Ventre de la ville

Symbole du malaise
urbain,social et policier
Gare du Nord terminus France
Les
émeutes de mars dernier en ont fait l'un des thèmes de la campagne
électorale. Terrain d'affrontement entre les bandes, lieu de vie pour
les jeunes des cités, zone de passage pour les banlieusards, les hommes
d'affaires ou les SDF... la plus grande gare d'Europe est à l'image
d'un pays où les inégalités et les fractures se creusent. Pendant dix
jours, Léna Mauger a exploré cette cité mosaïque. Voyage dans le ventre
de la ville.
Le Nouvel Observateur , SEMAINE DU JEUDI 26 Avril 2007
«C'est un monstre. Un dédale grouillant de
quais, d'escaliers mécaniques et de souterrains. Une ville dans la
ville, en plein coeur de Paris. Une pagaille chronométrée : un
demi-million de voyageurs par jour, 3 000 employés, une centaine de
commerces. Depuis les émeutes du 27 mars dernier et le temps d'une
campagne électorale, le « Nord » - première gare d'Europe et troisième
au monde après Tokyo et Chicago -, est devenu le lieu de tous les
fantasmes. Nicolas Sarkozy croit y voir le chemin de croix de la
«France qui travaille et qui achète son billet». Jean-Marie Le Pen
dénonce, sans surprise, les «bandes ethniques» qui font «régner leur
loi». Ségolène Royal ou François Bayrou en font le symbole d'une police
sous tension. La gare du Nord, c'est vrai, est une métaphore. Elle est
à la fois l'anticipation - fascinante ou cauchemardesque - des
métropoles de demain. Et le miroir déformant d'une France à double,
voire à triple vitesse. Ici, plusieurs univers cohabitent. Celui des
cols blancs de la City et des touristes nordiques, circulant en
Eurostar et en Thalys. Celui des jeunes des cités, qui débarquent des
RER et des Transilien. Celui, enfin, des habitants des petits pavillons
de la banlieue nord, qui viennent travailler à Paris. Trois mondes qui
se côtoient,se toisent ou se méprisent, parfois se détestent ou
s'affrontent...
Sous une vaste verrière épurée, au rez-de-chaussée de la gare, une
famille nombreuse mange des glaces. Elle vagabonde depuis une
demi-heure dans ce labyrinthe de 80 000 mètres carrés, l'air heureux,
la mine requinquée par une semaine de vacances. Image d'Epinal de la
gare du Nord. Propre. Civilisée. Pour ces touristes néerlandais, le
train se nomme désir. Le voilà, justement, annoncé par la voix
machinale du haut-parleur... Sur les quais, des hôtesses de bord en
tailleur, de l'agence Railrest Thalys, accueillent la petite troupe
avec un sourire de pub pour dentifrice. Non loin, sous les parasols
d'une cafétéria, dans le hall de la gare, Mathieu, 37 ans,
expert-comptable lillois, tape sur son clavier d'ordinateur. Costume
griffé, lunettes carrées, il a le look soigné des hommes d'affaires. Il
fait l'aller-retour une fois par semaine. La juxtaposition de
l'architecture moderne de la verrière et de la vieille façade , le brouhaha
incessant de la gare le fascinent. Mais les contrastes de la population «
nordiste » l'ont toujours frappé. «On dirait qu'il y a plusieurs France, dit-il.
Ici, il y a des Blancs qui ont de l'argent, et quelques mendiants. En bas, il
n'y a que des Noirs...» Dans le magasin d'à côté, Sandrine passe à l'attaque.
Les gens sont courtois, et ils lui achètent ses cravates et ses foulards en
soie. Mais « ceux d'en bas », les voyous, elle ne peut pas les voir. «Pour rien
au monde je n'irais travailler en sous-sol, au milieu de cette faune de
banlieusards, dit-elle. Ça craint trop... Ça ne m'étonne pas que ça pète de
temps en temps. Les jeunes qui sont là tous les jours profitent du moindre
incident pour tout casser...» Léna Mauger. Suite....![]()